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Homélie de la messe sur France Culture
HOMELIE DU DIMANCHE 6 juin 2010
SOLENNITE DU CORPS ET DU SANG DU CHRIST
PAROISSE SAINT PIERRE DE MONTROUGE – PARIS XIVème
Ce miracle de la multiplication des pains n'est pas banal dans la vie de Jésus... Il est même choisi dans notre tradition catholique pour exprimer le mystère le plus profond, le plus difficile à mettre en mots : celui du Corps et du Sang du Seigneur : On aurait pu penser qu’on allait lire le récit de la Sainte Cène, mais non ! Il faut donc imaginer que Jésus a voulu faire de cette multiplication des pains une catéchèse eucharistique. Aucune image, aucun récit, aucun livre ne peut saturer ce que nous pourrons comprendre de ce Don. Avec l'évangéliste st Luc, nous allons essayer de saisir un sens, parmi d’autres, que le chrétien peut donner à l'Eucharistie, au Seigneur vraiment présent dans le Pain et le Vin consacrés.
Reprenons ce récit et ce qu'il nous livre car il utilise des images que les juifs du temps de Jésus comprenaient facilement : ainsi quand il parle de « désert » ceux qui sont allés au bord du lac de Tibériade savent bien que cet endroit n'est pas désertique. Cela veut donc nous renvoyer au désert de l'Exode, celui où la manne a été donnée, où Dieu par l'entremise de Moïse avait donné à son peuple un Pain nourrissant pour le temps du désert. Que dire de ces cinq mille hommes et ces groupes de cinquante que les disciples doivent faire asseoir ? Peut-être renvoient-ils au livre des Nombres qui est aussi une description du temps de l’Exode. Saint Luc nous fait donc faire un aller-retour spirituel entre ce qui s'est passé à l'Exode et ce qui se passe sous les yeux des disciples avec Jésus.
Il nous fait faire aussi un « bond en avant » quand il décrit que « le jour commençait à baisser ». Voilà une information qui ne change pas grand-chose sur le fond du miracle, sauf si cette mention veut nous renvoyer au passage des disciples d'Emmaüs qui, lui aussi, est un texte eucharistique. En mettant ainsi en parallèle ces deux textes, Luc nous indique que ce récit des pains multipliés doit s'éclairer et se comprendre par celui d’Emmaüs, après la mort et la Résurrection de Jésus. Ce miracle ne peut être réduit à un acte de bonté ou de charité. Le sens de l'Eucharistie ne peut s'éclairer que dans le mystère de la mort et de la Résurrection du Messie. Nous pouvons en effet lire ce récit de la multiplication des pains en parallèle du récit d'Emmaüs.
Ainsi au début du miracle au bord du lac, Luc nous dit que Jésus enseigne ses disciples au sujet du règne de Dieu. De même, Jésus rejoint les disciples fuyant Jérusalem pour leur « ouvrir les Écritures ». Puis vient le temps de la rencontre sacramentelle à l'auberge d’Emmaüs avec « la fraction du Pain ». Et après cette fraction, un « envoi » avec le retour des disciples vers Jérusalem. On retrouve cette structure : Pain partagé (multiplié) et envoi, avec ce nombre codé de paniers restants à la fin du miracle : 12. Autant que de tribus en Israël, autant que d’Apôtres autour du Christ, autant que de mois dans l’année : Le temps et l’espace sont ainsi « la mission » des disciples.
Cette pédagogie spirituelle « en miroir » se retrouve surtout dans le vocabulaire choisi par l’évangéliste : « Jésus prit les pains (et les poissons), levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit. » Nous reconnaissons ici les mots liturgiques de l'Eucharistie. Évidemment, ce n'était pas une liturgie quand Jésus faisait ce miracle au bord du lac mais ça va le devenir pour nous lorsque nous voulons faire advenir par la grâce du saint Esprit et le don de Dieu, la Présence même de Jésus dans le Pain consacré.
Quel sens donner à l'Eucharistie à partir de ce récit?
« Les douze s'approchèrent de Jésus » : L'Eucharistie est le lieu où nous avons la grâce de pouvoir nous « approcher de Jésus » en Église. C’est aussi le lieu où nous avons la chance de voir que nous ne sommes pas seuls à croire, à penser Dieu, à Le prier. Oui, l'Église est proche de Jésus, car le Christ Lui-même s'est approché de nous. Il se rend proche aujourd’hui encore.
En l'Eucharistie, Jésus se fait tellement proche de nous, lui qui a pris notre chair, qu'Il nous fait don de l'Église qui devient son propre Corps ! La prière que le prêtre dit sur le pain consacré au moment de la prière eucharistique, il doit pouvoir la dire aussi à la fin de la messe en « envoyant dans la Paix du Christ », l'assemblée... « Ceci est mon corps ». Oui, nous devenons ce que nous recevons !
Comment cela est-il possible ? D'autant qu'il y a tant d'hommes affamés et des moyens si dérisoires pour les nourrir ! Cinq pains, deux poissons ! Là encore c'est une expression hébraïque que l'on retrouve par exemple dans « cinq passereaux pour deux as ». C'est la même expression lorsqu'en français nous disons « trois fois rien » ! C'est un langage codé que nous ne connaissons pas mais que le Judaïsme emploie volontiers. Il nous faut donc offrir nos trois fois rien pour que Jésus puisse faire l'Eucharistie !
Si nous apportons à la messe nos cinq et deux péchés, nos trois fois rien de contradictions humaines, nous permettons à Jésus de poser sur notre assemblée et notre histoire, le pardon ! Mais il faut les apporter. Tant de prières sont dîtes avec les lèvres et par habitude.
Si nous apportons à la liturgie de la Parole nos trois fois rien de soif de la Parole, d'intelligence de l'Écriture, nous permettons à l'Esprit Saint d'éclairer notre intelligence et notre vie !
Si nous n'apportons pas à l'offertoire ces cinq pains et ces deux poissons, ce calice et ces hosties, il ne peut y avoir l'Eucharistie du Seigneur.
Si nous n'apportons pas à la fin de l'Eucharistie notre désir d'être témoins de la Paix, nous avons beau être envoyés dans la Paix du Christ, elle ne pénètrera pas la vie du monde.
L'Eucharistie est le lieu où nous apportons notre humanité pour que Dieu vienne y déposer en Jésus Christ sa divinité ! Même celui qui ne communie pas, soit parce qu'il ne le peut pas à cause de sa vie, soit parce qu'il est catéchumène, soit parce qu'il n'a pas encore fait sa première communion, celui-là aussi a besoin de ces quatre « repas » ! Quatre repas : repas de la demande de pardon, repas de la Parole de Dieu qui est vraie nourriture, repas du Pain et du vin consacrés, et repas de la communauté réunie chaque dimanche par le Seigneur. De tout cela nous avons tous besoin, même si nous ne pouvons communier pleinement à ces quatre repas.
Nous avons notamment tous besoin du « repas (la liturgie) de la Parole » ainsi que du « repas » que représente la communauté chrétienne réunie : celle-ci supplée à cette solitude que nous percevons dans notre acte de croire, dans notre société. Lorsque le Seigneur fait ainsi asseoir ses disciples par groupes, par l'intermédiaire des Apôtres, Il ne va pas directement donner ce qu'il a multiplié. Il va passer par l'intermédiaire de ses disciples. Pour toucher la foule, pour la nourrir, Jésus passe et passera par ses intermédiaires : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » Il y a un don véritable pour ceux qui ont faim de Dieu. L'Eucharistie est une vraie nourriture !
Mais il y a un autre sens : si nous ajoutons une virgule avant et après « vous-mêmes », Jésus dirait alors à chacun : « Vous êtes, vous-même, nourriture ! Nourriture donnée au monde. » La façon dont nous aimons, dont nous pardonnons, dont nous croyons est nourriture !... ou elle ne l'est pas ! Ainsi l'Église ne doit pas oublier le lien profond qui noue la foi en l'Eucharistie, présence réelle du Seigneur, et la charité qui nous fait donner à manger à ceux qui ont faim. C'est ce que saint Vincent de Paul, Ozanam ou l'abbé Pierre vivait. Ils sont devenus une nourriture, un signe de ceux qui puisent dans le mystère de la foi, l'incroyable charité exposée aux yeux du monde.
Ce signe qu'ils nous donnent dans leur sainteté, nous le sommes nous aussi individuellement et ecclésialement chaque fois que nous entendons cette parole et que nous la mettons en pratique aujourd'hui: « Donnez leur vous-mêmes à manger. »!
P. Philippe MARSSET, curé
13:41 Ecrit par MAJ dans Les homélies en vidéo du Père Marsset | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


